Archive for the ‘1895-1930’ Category

Le bled (Jean Renoir, 1929)

Jeudi, septembre 2nd, 2010

Un Parisien va retrouver son oncle qui a fait fortune en Algérie dans le but de lui emprunter de l’argent. Sur le bateau, il rencontre une jeune héritière…

Cette commande du gouvernement français pour célébrer le centenaire de la conquête de l’Algérie est peut-être le pire film de Jean Renoir. Oh, il ne s’agit pas de s’indigner benoîtement devant le propos évidemment colonialiste de l’entreprise. Celui-ci ne fait que confirmer la terrifiante facilité avec laquelle le futur réalisateur de La vie est à nous et de Vivre libre! adaptait son style à l’idéologie requise par le moment.

Les séquences qui voient des soldats débarquer tandis que l’oncle se lance dans un éloge passionné du “rôle positif de la colonisation” devant un neveu citadin donc superficiel qui ne comprend pas que le travail, il n’y a que ça de vrai, sont d’ailleurs les passages les plus intéressants du film d’un point de vue strictement formel. Comme les scènes de duel du Tournoi dans la cité (film de commande précédent par ailleurs autrement plus intéressant), elles montrent la maîtrise qu’a atteint Renoir dans ces dernières années du cinéma muet.

Simplement, l’histoire racontée est parfaitement inepte. Jamais les personnages n’existent en dehors du rôle que leur a assigné une intrigue convenue et débile. Qui plus est, Le bled n’a même pas le mérite de la concision narative. A la fin, le héros n’en finit pas de courir après le méchant dans le désert. Il s’agit d’un film de prestige donc il faut les voir en voiture, en chameau, à pied, à cheval, avec la caméra qui bouge dans tous les sens. Las! Cette interminable course-poursuite achève l’indulgence du spectateur de 2010.

Célimène, la poupée de Montmartre (Mihály Kertész, 1925)

Mercredi, août 18th, 2010

Une danseuse parisienne est partagée entre un jeune homme de bonne famille et un vieux noceur.

Un ramassis de clichés poussiéreux mis en images avec savoir-faire mais sans grande inspiration par Michael Curtiz.

Le vengeur (Hell’s Hinges, Charles Swickard, 1916)

Samedi, juillet 17th, 2010

Un révérend et sa soeur sont envoyés à Hell’s Hinges, ville sans foi ni loi.

Hell’s Hinges est un des films les plus réputés de la collaboration entre le producteur Thomas Ince (le pionnier qui a pour ainsi dire inventé le western) et l’acteur William S.Hart. L’amateur de western qui découvrirait ce film après les classiques de John Ford, Anthony Mann et compagnie se rendrait compte que tout ce qui fait la beauté du genre était déjà là en 1916. Notamment l’inscription de l’action dans un cadre naturel qui permet de marier la mythologie au plus pur des réalismes. Le découpage est d’une perfection toute classique.

Ancien comédien shakespearien, nettement plus sérieux que ses concurrents Tom Mix et Broncho Billy, William S.Hart incarnait des cow-boys tourmentés qui oscillaient entre le Bien et le Mal. Dans Hell’s Hinges, il est un bandit qui trouvera une amère rédemption en défendant la soeur du pasteur contre ses anciens camarades. La séquence qui le voit touché par la grâce est magnifique de simplicité, l’acteur exprimant l’évolution de son personnage en jouant avec son chapeau. De même le plan, où il prend la jeune fille endeuillée dans ses bras. C’est simple, c’est pur, c’est beau.

Le jusqu’au boutisme puritain de l’intrigue est un peu lourd. Le parfum d’Apocalypse distillé par les grandioses scènes d’incendie finales anticipe Pale Rider et L’homme des hautes plaines. L’histoire racontée par Hell’s Hinges est subtile tout en restant profondément manichéenne. Ce qui n’est pas très gênant. La morale simple et dure est celle des pionniers; des pionniers de l’Amérique, des pionniers du cinéma.

Hell’s Hinges est visible dans de bonnes conditions ici. Qui plus est, le travail éditorial qui accompagne le film est excellent.

L’assomeur (Thunderbolt, Josef Von Sternberg, 1929)

Jeudi, juin 24th, 2010

Triangle amoureux entre un caïd, un brave garçon et une fille de mauvaise vie.

Il s’agit du premier film parlant de Josef Von Sternberg. Son sens de l’atmosphère visuelle, présent surtout au début du film lors des scènes de bouges, ainsi que la dureté et l’humour noir de Jules Furthman, son scénariste de prédilection, transcendent une intrigue mélodramatique. Dommage que la construction narrative s’avère laborieuse avec une  seconde partie en prison bien longue.

Sodome et Gomorrhe (Michael Kertész, 1922)

Lundi, mai 17th, 2010

Sur le point d’être exécutée, une garce sans foi ni loi rêve qu’elle est l’épouse de Loth, à Sodome.

“Classique” de la période autrichienne de Michael Curtiz, Sodome et Gomorrhe est une impressionnante superproduction qui semble avoir été conçue comme un passeport pour Hollywood par ses auteurs. Le mélange d’histoire contemporaine et biblique pour édifier les foules rappelle évidemment Intolérance tout en anticipant Les dix commandements (qui sortira l’année suivante). Force est de constater (déjà!) la virtuosité du metteur en scène qui gère les milliers de figurants avec l’aisance d’un maître. Les séquences de fureur païenne avec fleuves et flambeaux font penser à la fin d’Apocalypse Now. Sans les faire verser dans l’expressionnisme, le clair-obscur stylise les scènes d’intérieur. Dans ces passages, les cadrages sont inhabituellement larges, ce qui permet au cinéaste de soigner sa composition et d’éloigner son film du théâtre filmé. Dès ce film, on peut déceler la personnalité de Curtiz: celle d’un brillant styliste qui n’a pas de “thématique récurrente” ni de “vision du monde” à donner à manger au critique mais qui se distingue des autres réalisateurs grâce à un brio éclatant et un goût très sûr. Dommage que l’histoire soit ici complètement niaise.

Hara-Kiri (Fritz Lang, 1919)

Lundi, avril 26th, 2010

Un marin européen séduit une Japonaise qui va avoir le malheur de prendre leur mariage très au sérieux.

Cette adaptation de Madame Butterfly par le jeune Fritz Lang est une ennuyeuse niaiserie. Le scénario est cousu de fil blanc, la mise en scène se réduit à du théâtre filmé (qui plus est muet bien évidemment). Eventuellement, les plus fervents des auteuristes pourront s’imaginer le hiératique et méchant chef bouddhiste comme une incarnation de la fatalité préfigurant les futures obsessions du maître. Mais c’est tout.

Le tournoi dans la cité (Jean Renoir, 1928)

Jeudi, avril 22nd, 2010

Au temps des guerres de religion, un seigneur protestant et un seigneur catholique se disputent une belle catholique.

Commande réalisée dans le cadre du bi-millénaire de la cité de Carcassone, Le tournoi dans la cité est peut-être le meilleur film muet de Jean Renoir. La technique est sûre, les moyens sont là et on peut même déceler en filigrane la personnalité du futur auteur de La règle du jeu.

Le tournoi dans la cité est d’abord une des rares réussites françaises dans le genre de la reconstitution historique. Les enjeux narratifs sont multiples, variés et bien présentés. Il y a certes beaucoup de cartons et la mise en images est parfois illustrative mais le cinéaste trousse avec brio divers morceaux de bravoure dans lesquels découpage et mouvements de caméra insufflent une réelle force dramatique à l’action. Je songe notamment au duel d’anthologie sur les remparts de Carcassone avec l’épéiste italien Aldo Naldi.

La mise en scène de la violence est d’une crudité qui sauve le film de l’académisme et qui pourra étonner le spectateur qui comme moi associait la représentation cinématographique du XVIème siècle au genre, léger et guilleret par nature, du film de cape et épée. Le tournoi dans la cité est un film sanglant et dénué de mièvrerie. Un exemple: après avoir éventré son adversaire, le “héros” essuie sa lame dans les cheveux de la soeur convoitée du macchabée puis l’embrasse de force. Un grand moment de hussard attitude! Qui l’eût cru de ce cher vieux Renoir…

Les caractères sont relativement complexes car non soumis à un vulgaire schéma dramatique. En d’autres termes, difficile de savoir qui est le bon et qui est le méchant. Le héros est d’ailleurs franchement antipathique même s’il n’est pas diabolisé. C’est dans ce regard dénué d’a priori sur ses personnages qu’on a le plus de chances de retrouver la personnalité du réalisateur. “Tout le monde a ses raisons”.

On regrettera simplement le manque de concision du film. Le scénario n’a pas l’efficacité des grands films hollywoodiens de cape et épée. C’est certes parce que l’intrigue et les personnages sont peu conventionnels mais c’est aussi dû à certains moments décoratifs dans lesquels il s’agit plus de faire étalage des nombreux chevaux et des riches costumes qu’a pu se payer la production que de faire avancer le récit. L’attention retombe donc parfois mais Le tournoi dans la cité n’en reste pas moins un bon film ne méritant pas l’oubli dans lequel il est tombé.

Solitude (Paul Fejos, 1928)

Dimanche, janvier 31st, 2010

Un ouvrier rencontre une standardiste à Coney Island.

Autrement dit “Boy meets girl”. Solitude ne raconte ni plus ni moins que le début d’une histoire d’amour dans une grande ville moderne. Aucune réelle originalité (les scènes de kermesse sortent tout droit de L’aurore) mais une perfection technique de chaque instant. Ce chant du cygne du cinéma muet bénéficie de tous les acquis de trente ans d’art silencieux. Surimpressions, travellings et montage accéléré sont employés avec la plus évidente des virtuosités par le cinéaste. Qu’il s’agisse d’évoquer l’effervescence des standardistes débordées, la liesse populaire à la fête foraine ou la simplicité des tâches quotidiennes, Fejos ne manque ni d’habileté ni de tact. Il fait même oeuvre de poète à l’occasion de certaines séquences. Ainsi de la merveilleuse solitude du couple au milieu de la piste de danse. Cependant, et c’est peut-être la singularité de Solitude, cette maîtrise absolue du réalisateur va de pair avec une attention réaliste à ce qu’il représente. Son film ne manque pas de vie et Barbara Kent, qui a fêté son 103ème anniversaire le mois dernier, ne manque pas de fraîcheur.

Tout au plus pourra t-on regretter que ce flot vertigineux d’images ne fasse guère plus qu’illustrer la romance: le discours sur le manque de communications dans une société industrielle est loin d’avoir la profondeur de celui de Vidor dans La foule, sorti la même année. Mais après tout, l’ambition de Fejos n’est certainement pas la même que celle de Vidor. Et en tant que tel, son film est une parfaite réussite. Pour peu que l’on accepte sa sentimentalité parfois excessive (l’homme qui se met à pleurer à la fin), Solitude s’avère tout à fait charmant.

Le trésor d’Arne (Mauritz Stiller, 1919)

Dimanche, janvier 24th, 2010

Dans la Suède du XVIème siècle, une jeune fille tombe amoureuse d’un des trois hommes qui massacrèrent sa famille.

Pourquoi, en dépit d’une intrigue lourdement moralisatrice et d’une narration parfois encombrée d’intertitres, ce classique du cinéma muet suédois n’a t-il guère vieilli? Parce que la mise en scène donne une véritable présence aux éléments filmés. Ce qui frappe quand on regarde Le trésor d’Arne, c’est le poids de la matière qui en fait le contraire d’une oeuvre de conventions. Les gueules burinées, les barbes perlées de glace, les traits évanescents des jeunes filles (superbe Marie Johnson!), la neige, le vent qui balaye tout ça, la puissance dramatique de certains cadrages, le pittoresque parfaitement dosé des scènes de genre…A la manière du western, l’inscription de la légende dans un cadre géographique et social déterminant lui donne une consistance profonde et inspire à Mauritz Stiller des séquences magistrales. Je songe à l’évasion du début, scène d’action au déroulement parfait, aussi bien qu’à la sublime procession finale sur la mer gelée. Un très beau film.

Napoléon (Abel Gance, 1927)

Mercredi, décembre 16th, 2009

Du pensionnat de Brienne à la campagne d’Italie, l’ascension en pleine révolution française d’un bientôt célèbre Corse.

La première chose à préciser lorsqu’on s’apprête à faire une critique de Napoléon, sans doute le classique le plus tripatouillé de l’histoire du cinéma, c’est la version dans laquelle on l’a vu. Il s’agissait donc ce dimanche soir du montage de 5h15 réalisé par Kevin Brownlow en 1982.  Je n’ai pas d’information sur la vitesse de projection mais je pencherais pour du 18-20 images par secondes. L’accompagnement musical était signé Marius Constant qui a inclus dans sa partition la vingtaine de minutes composée par Arthur Honegger pour la première du film à l’Opéra de Paris le 7 avril 1927. Il y avait également des moments où un organiste, Thierry Escaich, et un pianiste, Jean-François Zygel, improvisaient. L’orchestre était dirigé par Laurent Petitgirard.  Ces détails apparemment triviaux sont en fait essentiels comme vous le verrez par la suite.

Ce qui frappe d’abord lorsque l’on découvre enfin ce monument, c’est qu’il ne s’agit pas d’un portrait de Napoléon. En effet, si l’on s’attend à une vision de la personnalité de Bonaparte par Abel Gance alors on risque d’être très déçu. Il n’y a pas d’analyse de son caractère, le personnage est essentiellement une icône. D’ailleurs, les scènes intimistes sont peu intéressantes. Le dépit amoureux du génial soldat face à Joséphine est certes esquissé lors de quelques jolis plans mais tout ce qui y a trait reste banal, n’inspire guère le metteur en scène. Les sentiments “normaux” (la cour à une femme, le retour au foyer natal…) ne conviennent pas au style de Gance. D’ailleurs, les quelques personnages non-historiques sont soumis aux lourds penchants naïfs et mélodramatiques de leur auteur. Soit ils sont gentils et ils s’aplatissent d’adoration (Violine Fleuri et son père) devant le génie qu’est Bonaparte, soit ils sont méchants et ils sont ridiculisés par lui. Dans les deux cas, ce ne sont que des faire-valoir.  De plus, l’accompagnement musical dans l’ensemble tonitruant n’aide pas à être ému par ces séquences peu subtiles. Je ne saurais dire si c’est la faute de Constant, d’Honegger ou de Gance mais le fait est que la musique apparaissait souvent en décalage complet par rapport à l’action à l’écran.

Clairement, la psychologie n’intéresse pas Abel Gance. Pas plus d’ailleurs que l’analyse de l’évolution du contexte politique. Les tenants et aboutissements de la Révolution française, Gance s’en contrefiche. La continuité entre les divers évènements n’est pas rendue sensible, le film est une succession d’épisodes sans véritable récit pour faire le lien entre eux. Au contraire de La roue qui était d’abord un passionnant feuilleton, Napoléon est donc un film très faible d’un point de vue narratif et dramatique.

Mais alors pourquoi ce film s’avère t-il, en dépit de ces tares, un des plus beaux de l’histoire du cinéma? C’est que s’il ne se montre ici ni dramaturge ni historien, Abel Gance est un poète lyrique dont le souffle de la vision finit par balayer toutes les réticences. D’accord, l’absence de narration digne de ce nom fait parfois baisser notre attention. D’accord, le simplisme de l’écriture est parfois risible. D’accord, certaines séquences sont banales. D’accord, certains passages sont trop longs voire dispensables. D’accord, la mise en scène manque parfois de clarté (le génie stratégique déployé lors du siège de Toulon est mal rendu à cause d’une appréhension de l’espace assez primitive). En revanche, lorsqu’il s’agit de filmer le grandiose, le mythe, Abel Gance est le plus grand des cinéastes français. Et Napoléon, vous vous en doutez, regorge de séquences grandioses.

Mu par une vision mystique et exaltée de l’Histoire, le cinéaste enchaîne les morceaux de bravoure. Depuis la bataille de boules de neiges qui ouvre le film jusqu’au retour de Bonaparte à la Convention, Gance montre qu’il savait créer un sentiment de grandeur en filmant autre chose que des mouvements d’armée. C’est le style qui crée la dimension mythique. Chaque séquence est prétexte à des inventions cinématographiques qui viennent transfigurer le matériau. Au contraire des autres cinéastes de l’Avant-garde française, Gance n’est jamais tombé dans la vanité esthétisante. Sa naïveté l’a sauvé. Ainsi  le montage expérimental fait de surimpressions, d’accélérations, de raccords brusques entre des plans d’échelles différentes crée dans Napoléon un rythme musical qui insuffle une fougue exceptionnelle. Citons quelques moments en vrac qui montrent la variété du talent de Gance:

  • le bal des rescapés de la Terreur, petit tourbillon de jambes, de seins et de fesses dénudées dans lequel se manifeste l’inspiration érotique du futur réalisateur de Lucrèce Borgia
  • la présentation de la Marseillaise au club des Cordeliers, séquence d’un lyrisme apte à réveiller le patriotisme du plus borné des anarchistes
  • Violine Fleuri (jouée par Annabella débutante) enveloppée dans un rideau rêvant à son héros. Fondu enchainé sur le visage de Napoléon en route vers son Destin. La transition entre les fantasmes de la jeune fille et le grand homme à la rencontre de l’Histoire est imperceptible.
  • Bonaparte à la Convention avant sa campagne d’Italie:  le jeune général entre les portes immenses  de l’assemblée, le drapeau tricolore en arrière-plan. Un plan magnifique
  • un autre plan, celui des Anglais poursuivant Napoléon au clair de lune en Corse.  Un belle image dans une course-poursuite qu’il faut bien reconnaître comme étant longuette et peu palpitante

Et évidemment, les clôtures de chacune des deux époques qui composent l’oeuvre. Deux cimes d’une hauteur inégalée.

Il y a d’abord la séquence dite de la “double tempête”. Gance monte en parallèle la fuite de Napoléon à bord d’une barque au sein d’une mer déchaînée avec la Convention qui s’entredéchire au moment de la Terreur. Peu à peu, les deux séquences fusionnent. La lourdeur littérale du symbole s’envole par la grâce d’un montage génial, de l’imagination délirante du metteur en scène (qui a inventé une caméra oscillant comme un pendule pour filmer les députés) et des rugissements de l’orchestre. Ne reste que la folie de la Terreur. Il faut tout le génie avant-gardiste et passionné de Gance pour pouvoir exprimer une idée aussi abstraite avec une telle force sans l’aide du récit.

Enfin, le clou des clous. Environ une demi-heure avant la fin, le moment tant attendu arrive. Les rideaux latéraux de l’écran s’ouvrent. La triple projection commence. Et croyez en un spectateur qui a vu plusieurs films en Imax , en 3D et en Imax/3D, la polyvision d’Abel Gance n’a rien perdu de sa superbe. Parce que le visionnaire qui a inventé ce procédé était à la fois ingénieur et poète. La polyvision dans Napoléon n’est pas une démonstration technique mais l’ouverture de nouveaux territoires propres à stimuler la folie créatrice du génie.
C’est la campagne d’Italie. Bonaparte, avec son discours, va réveiller l’ardeur de soldats mal nourris, mal habillés et en infériorité numérique. Eh bien rarement au cinéma discours aura eu plus de force que celui-ci. Aussi muet soit ce discours. Au début, la polyvision sert simplement à élargir le cadre. Cela permet de cadrer la Grande armée dans toute sa longueur mais ce n’est pas plus qu’un super-Cinémascope et de surcroit, cela met du temps à être probant du fait de la difficulté pour le projectionniste d’ajuster strictement les trois images. Là où ça devient vraiment époustouflant, c’est lorsque Gance joue avec des images différentes sur les trois écrans. Sa frénésie créatrice est alors triplée. Il matérialise ses visions, mélange allègrement les diverses temporalités, les différents plans de conscience de Napoléon, les différents niveaux de réalité. Le montage va crescendo en même temps que l’orchestre. Le foisonnement formel transcende les éventuelles intentions d’auteur, il ne s’agit même plus de suivre Napoléon, le propos politique du départ est complètement dépassé. Ne reste que l’extase du sublime.

Ce qui fait que l’on ressort de la projection à genoux. Aussi inégal soit-il, on a le sentiment d’avoir découvert un film d’une beauté extraordinaire. Napoléon est un film monstrueux.