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La voix des ancêtres (Victor Sjöström, 1919)

Vendredi, mai 3rd, 2013

Un riche fermier qui a épousé une femme qui ne l’aime pas monte au Paradis demander à ses ancêtres ce qu’ils feraient dans sa situation.

En adaptant Jerusalem, le roman-fleuve de Selma Lagerlöf, Victor Sjöström a tourné un très long film. Plus de trois heures dans sa version intégrale. Le kitsch des passages au Paradis n’empêche pas que La voix des ancêtres brille par son réalisme et sa sobriété. Par rapport aux oeuvres qui, après la Première guerre mondiale, avaient imposé le cinéma muet suédois comme le premier du monde, il y a ici moins de paysages et plus de scènes en intérieur.

Dans un récit romanesque qui dure plusieurs années, l’auteur retrace une vie conjugale entrecoupée de quelques évènements dramatiques. Il y a dans la peinture des rapports entre la bru et sa belle-famille, entre la femme et son mari, entre le couple et sa communauté, une franchise, un sens de la nuance et une profondeur qui font inévitablement songer à Ingmar Bergman mais qui sont en fait, de par la pudeur du style et l’humanisme du regard, plus proches de Henry King. Quoiqu’il en soit, Sjöstrom se montre incroyablement en avance par rapport aux autres cinéastes des années 10. Même si des évènements très durs sont évoqués (infanticide…), le ton n’est pas mélodramatique.

Délaissant pour une fois les grands espaces, Sjöstrom a raffiné à l’extrême la psychologie de ses personnages. Malgré sa durée et son austérité apparente, La voix des ancêtres n’est pas ennuyeux car le cinéaste a fait en sorte de raconter énormément à travers chaque geste, chaque regard, chaque enchaînement de plans. Ce génie de la mise en scène se retrouve heureusement dans quelques séquences en extérieur. Le plaisir des yeux s’ajoute alors à celui ressenti devant la justesse de l’expression des sentiments. Exemple: le panoramique en plan très très large qui suit l’arrivée d’une carriole au moment de la messe dans un village au bord d’un lac. La sérénité et la vitalité qui émanent de ce seul plan sont extraordinaires.

Bonne critique de ce film méconnu ici.

Les proscrits (Victor Sjöström, 1918)

Jeudi, mai 2nd, 2013

En Islande, une propriétaire terrienne tombe amoureuse d’un vagabond au passé douteux qu’elle a embauché.

Aux yeux d’un spectateur qui le découvrirait quelques cent ans après sa sortie, seule une petite demi-douzaine de cartons qui redondent par rapport aux images peut altérer la splendeur de ce que Louis Delluc considérait comme « le plus beau film du monde ». Victor Sjöström est ici parvenu à une plénitude classique telle que son oeuvre est appelée à traverser les âges avec la même facilité que L’Odyssée d’Homère. Adaptant une pièce de Jóhann Sigurjónsson elle-même inspirée des sagas islandaises, le cinéaste est aussi à l’aise lorsqu’il filme des danses folkoriques que lorsqu’il filme des amoureux réfugiés dans la montagne, aussi virtuose dans les scènes d’action que dans l’évocation des regrets d’une vie.

Mieux qu’aucun autre réalisateur de son temps, Victor Sjöström sait composer un cadre de façon à flatter l’oeil du spectateur tout en cristallisant la quintessence d’une situation dramatique. Exemple: le plan où les hommes du bailli et le voleur courent à deux hauteurs différentes de l’image. L’inscription des personnages dans les paysages grandioses de la Laponie annonce les meilleurs westerns.

La mise en scène est truffée de savoureux détails réalistes dignes du meilleur Flaherty: le père qui se baigne dans la cascade, l’homme qui porte sa femme pour traverser une rivière, la pêche, la lessive dans les geysers, l’enfant qui fume la pipe avec sa mère…Ces trouvailles font figurer les séquences idylliques à la montagne parmi les plus belles de tout le cinéma muet. Il y a là une fraîcheur absolument intacte.

Cette incarnation réaliste d’un récit quasi-légendaire va de pair avec une extraordinaire subtilité psychologique. Loin d’être des archétypes figés, les personnages sont de chair et de sang et Sjöström restitue leurs changements et leurs doutes avec une finesse rare. J’en veux pour preuve la scène sublime où un voleur attiré par la femme de son ami hésite à couper la corde qui retient celui-ci au-dessus du vide; chaque rebondissement de l’action a une incidence sur la conduite du protagoniste. C’est de la grande mise en scène.

L’absence de jugement moral sur le couple de proscrits est également remarquable. Ni pour ni contre, l’auteur montre les conséquences du choix de ses personnages. Conséquences heureuses, conséquences malheureuses. C’est une idée géniale que d’avoir enrichi le film d’un épilogue où les amoureux coupés du monde sont devenus âgés, ressassent leur passé, leur amertume et s’engueulent. Imaginez Borzage filmer Charles Farrel et Janet Gaynor entrain de vieillir. Cela rajoute la profondeur psychologique au lyrisme. Avec simplicité et évidence.

Terje Vigen (Victor Sjöström, 1917)

Mardi, avril 30th, 2013

Pendant les guerres napoléoniennes, un marin norvégien nommé Terje Vigen tente de traverser un blocus pour sauver sa famille de la famine.

Terje Vigen est l’ambitieuse adaptation d’un poème de Henrik Ibsen. Le style de Victor Sjöström n’est pas encore aussi délié qu’il le sera dans Les proscrits: quelques scènes, surtout au début, semblent illustratives par rapport aux vers (qui servent de cartons). Plus dru que les travaux postérieurs du maître suédois, Terje Vigen n’en demeure pas moins un film sublime. En moins de soixante minutes, la lutte de l’homme contre les éléments, les ravages de la guerre, la tristesse du deuil ou encore la grandeur du pardon sont évoqués avec une densité sans commune mesure.

Avec génie, le cinéaste intègre le drame personnel de son héros au décor naturel sans pour autant faire dans le symbolisme expressionniste. Voir par exemple la fuite du héros à la nage face aux soldats ennemis. D’une part, la sophistication du découpage produit un suspense qui fait de Sjöström l’égal de Griffith (au moins sur ce plan). Le décor de la mer a d’abord une fonction dramatique car le héros s’y cache, en surgit et risque de s’y noyer. D’autre part, Sjöström transcende cette fonction dramatique et fait oeuvre de poète dans sa façon de filmer les flots. Il y a ainsi une ampleur cosmique dans le plan où l’étendue d’eau envahit le cadre, plan dont s’est peut-être souvenu Murnau lorsqu’il a mis en boîte la fin de Tabou quatorze ans plus tard.

Terje Vigen est donc une merveille d’équilibre et de perfection où le destin d’un homme et les secousses du monde sont fusionnées par une mystérieuse alchimie primitive.

Le film est réaliste et droit. Les acteurs sont d’une sobriété inhabituelle pour l’époque. La narration n’est pas manichéenne mais montre avec quelle absurdité la guerre déchire les hommes. La hauteur de vue se conjugue avec l’empathie envers le héros meurtri pour faire de Terje Vigen une méditation élégiaque dans la lignée des plus beaux films de John Ford. Ainsi du bouleversant enchaînement final: plan sur l’ancien ennemi qui hisse le drapeau norvégien en signe d’amitié/cut/plan sur la tombe de la famille de Terje Vigen morte à cause de cet ennemi.

Les moineaux (William Beaudine, 1926)

Lundi, avril 29th, 2013


Au milieu de marécages, un homme méchant exploite des enfants.

Un conte d’horreur qui a vraisemblablement beaucoup inspiré La nuit du chasseur. La nature de studio représentée par les animaux, les fleuves et les arbres y est aussi présente que dans le chef d’oeuvre de Charles Laughton. La différence est qu’elle ne protège pas les enfants; elle est au contraire maléfique. Sparrows est un récit primitif à la beauté archaïque où l’aînée des enfants (jouée par la trentenaire Mary Pickford) trouve dans la Bible la force de surmonter le mal. Quoique parsemée de belles fulgurances (l’apparition de Jésus pour suggérer la mort d’un bébé), la première partie relève du banal mélodrame mais le long épisode de la fuite dans la forêt est un morceau d’anthologie qui, pour peu que l’on ait peur des crocodiles, reste aujourd’hui tout à fait impressionnant. Le suspense naïf y est magistralement orchestré. A voir.

Quatre-vingt-treize (Albert Capellani, 1920)

Lundi, mars 25th, 2013

Pendant les guerres de Vendée, un jeune noble et son oncle sont engagés dans des camps ennemis…

Quoiqu’en disent ses thuriféraires qui prolifèrent depuis trois ou quatre ans dans les cénacles les plus pointus de la cinéphilie, il y a peut-être une bonne raison au fait qu’Albert Capellani ait été si longtemps oublié: son travail relevait essentiellement du « film d’art ». S’il a considérablement fait avancer le cinéma (développement du format long-métrage par exemple), le film d’art a, de par son principe même, très rapidement vieilli. Il s’agissait à l’époque où le cinéma quittait les fêtes foraines pour s’installer sur les grands boulevards d’attirer un public bourgeois grâce à un maximum de signes extérieurs de grande culture. Ainsi, Albert Capellani fut chargé par Charles Pathé d’adapter les classiques de notre littérature. Les oeuvres les plus fameuses de Zola et Hugo furent alors réduites à de schématiques successions de tableaux, rendant éclatante l’infirmité du cinéma, encore enfant, vis-à-vis du pouvoir d’évocation des chefs d’oeuvre romanesques.

La substance profonde de Quatre-vingt-treize -à savoir le conflit entre deux idées de la France tragiquement incarné en trois personnes d’une même famille- a donc disparu dans cette adaptation. Mais quoi? Le film a été tourné en 1914 (interdit pendant la Grande guerre parce qu’il montrait une guerre civile, il n’est sorti qu’en 1920) et il serait injuste de se borner à lui reprocher de ne pas restituer la profondeur politique et philosophique de l’ultime roman de Victor Hugo. Il faut donc essayer de juger le film par rapport à ce qu’il propose en terme de narration et de dramaturgie. Mais même de ce strict point de vue, la comparaison avec le livre lui fait mal.
Regardons par exemple la séquence du canon déchaîné. L’affaire est expédiée avec un enchaînement de quatre plans larges platement illustratifs. Je défie quiconque d’y ressentir un dixième de l’émotion dispensée par le grandiose chapitre de Victor Hugo. On peut faire le même reproche à la séquence qui suit, celle où le marquis de Lantenac fait s’agenouiller devant lui un homme qui voulait le tuer. Ici, Hugo poussait à son paroxysme l’art du climax dramatique puis, en gagnant son lecteur avec un prodigieux déferlement verbal (dont plusieurs passages sont d’ailleurs cités dans les cartons de Capellani), lui faisait admettre le plus improbable des retournements de situation. Il va sans dire que dans le film, l’absence de la parole diminue encore l’expressivité d’une scène si magnifique dans le livre.
On a ainsi l’impression que le génie flamboyant et excessif de Hugo, ainsi que sa virtuosité narrative à faire pâlir d’envie n’importe quel scénariste de série américaine, a été proprement énucléé par ses adaptateurs.

Pourtant, Quatre-vingt-treize est un film assez bon. Les adaptateurs, s’ils étaient handicapés par la rusticité de leurs moyens, ne manquaient ni de mérite ni d’inventivité. Il faut replacer leur travail dans son contexte historique pour s’en rendre compte. D’abord, ils n’ont pas abusivement simplifié le conflit entre Gauvain et son oncle alors que n’importe quel scénariste hollywoodien aurait réduit ça à l’opposition entre un gentil et un méchant (que l’on se rappelle la débilité de la représentation de la Révolution française dans la version des Deux orphelines réalisée par Griffith qui n’est pourtant pas le premier tâcheron venu).
Ensuite, ils sont parvenus à maintenir le relatif intérêt du spectateur pendant les presque 3 heures de projection grâce à l’instauration d’un véritable rythme cinématographique. Ainsi, lorsqu’on compare ce film au Germinal tourné un an auparavant par le même Albert Capellani, on constate une nette sophistication du découpage. Si, comme vu auparavant, les morceaux de bravoure restent loin de l’intensité dramatique du roman, la variété des angles de prise de vue montre que les scènes sont désormais moins appréhendées comme des tableaux que comme des espaces à découper. Ce, un an avant la sortie de Naissance d’une nation.
Enfin, et c’est là la touche Capellani, la prééminence des extérieurs par rapport aux décors de studio accentue le réalisme du film et l’éloigne de l’artifice théâtral de la concurrence façon Assassinat du duc de Guise (considéré comme le premier film d’art). Le vent qui souffle dans les feuillages et la lumière écrasante du soleil rendent tangible et naturelle l’action à l’écran. Il y a même plusieurs images à la composition particulièrement inspirée, tel celle du débarquement du marquis avec le Mont St Michel à l’arrière-plan. Le fait que ces fulgurances restent limitées à la durée d’un plan montre cependant que le cinéaste n’imagine pas encore toutes les possibilités offertes par le découpage et le montage en terme de continuité dramatique.

Grâce à des artistes comme Albert Capellani, le cinéma était sorti de sa gangue primitive mais son moule classique n’était pas encore forgé. Aujourd’hui, il est tout à la fois risible et attendrissant de constater le fossé entre la complexité et la puissance dramatique d’un roman comme Quatre-vingt-treize et le rudimentaire langage cinématographique employé par ses adaptateurs. Si les courts-métrages de Griffith datant de la même époque continuent à m’émerveiller sans que j’aie à les analyser en historien du cinéma, c’est peut-être que leur charme simple et pur n’est, lui, pas appelé à vieillir.

Poil de carotte (Julien Duvivier, 1926)

Samedi, mars 16th, 2013

L’histoire d’un enfant roux maltraité par sa mère qui ne l’aime pas.

Il y a de beaux décors naturels de montagne mais le film est ruiné par:
1. Le grossier manichéisme de la caractérisation des personnages qui rend prévisible le déroulement de chaque situation (puisque dans Poil de carotte, les personnages sont plus importants que l’intrigue, quasi-inexistante).

2. Les artifices faisandés du muet du type surimpressions et compagnie censés figurer l’oppression de Madame Lepic.

L’excellent Visages d’enfant de Jacques Feyder qui a un thème analogue et qui se déroule dans le même cadre a autrement mieux vieilli de par son traitement rigoureusement classique qui permet une étude approfondie des caractères.

Le mystère des roches de Kador (Léonce Perret, 1912)

Vendredi, février 1st, 2013

Une homme endetté tente d’épouser sa cousine qui vient d’hériter…

Quelques westerns français et américains, quelques bandes des opérateurs Lumière, quelques films de Griffith, Capellani, Méliès et Max Linder constituent l’essentiel de ce que j’ai vu de la production cinématographique d’avant 1914. Autant dire que je connais très mal cette période où le cinéma français était le premier du monde. C’est pourquoi je ne saurais dire dans quelles mesure ce moyen-métrage de Léonce Perret est en avance sur son temps. Toujours est-il qu’il n’y a guère que dans certains courts de Griffith que j’avais déjà vu un découpage aussi souple et aussi assuré. Ici, les séquences ne se limitent pas à des tableaux comme c’est souvent le cas dans le cinéma primitif. La gestion d’un suspense tel que le moment où le fiancé se fait tirer dessus dénote de la part de Perret une compréhension intime des possibilités du septième art.

Les ressorts dramatiques sont parfois ceux d’un vulgaire mélo mais le décor naturel de Kador en Bretagne ancre le récit dans une réalité géographique, à la manière des futurs grands films américains et suédois. Trois ans avant Forfaiture, le travail sur la lumière, particulièrement variée, enrichit également la mise en scène. Mais toutes ces qualités ne sont pas encore ce qui impressionne le plus dans ce Mystère des roches de Kador. Ce qui impressionne le plus, c’est cette deuxième partie du film qui voit l’héroïne amnésique revivre son traumatisme grâce à la projection d’un film. Psychanalyse et méta-cinéma en 1912. Voilà qui devrait alimenter la glose de nos gloseurs professionnels si ceux-ci daignaient se pencher sur ce pan injustement méconnu du cinéma français.

Arsenal (Alexandre Dovjenko, 1929)

Dimanche, décembre 9th, 2012

Après la première guerre mondiale, l’affrontement en Ukraine entre communistes et nationalistes.

Film de propagande attaquant les nationalistes ukrainiens extrêmement fatigant de par sa lourdeur. La virtuosité du cinéaste (montage et compagnie) n’y change rien; elle ne fait qu’accentuer le côté marteau-piqueur de l’ensemble. Aucune espèce d’intérêt à regarder ce film aujourd’hui.

Fièvre (Louis Delluc, 1921)

Mardi, décembre 4th, 2012

Dans un bar marseillais, l’ancien amant de la patronne revient d’un voyage en Orient…

Lourdeur de la narration et plus spécialement de l’exposition. Alors que l’intrigue est tout à fait conventionnelle, les intentions « psychologiques » de l’auteur sont surlignées, notamment par des flashbacks et des intertitres inutiles dont beaucoup, à en croire Delluc dans son interview donnée à René Clair peu de temps avant sa mort prématurée, ont été rajoutés par les producteurs. Les symboles censés insuffler de la poésie dans cet univers sordide sont naïfs et déplacés. Que l’on est loin du naturel des films (essentiellement suédois et westerns de la Triangle) prisés par le critique! Reste que le surgissement de la violence est traité avec une certaine habileté dramatique mais globalement, Louis Delluc fut meilleur critique que cinéaste. Ses textes, recueillis par Pierre Lherminier, sont courts et tranchants comme du Rivette/Truffaut: ils gagnent à être relus.